Templemars,
un pactole pour le molinologue
Extraits
d’un article de 9 pages d’Yves Coutant avec carte, dessins et photos
Templemars : commune du Nord, située
dans le Mélantois, à quelque 6 km au sud de Lille. Sous l’Ancien Régime, la
seigneurie appartenait à la baronnie de Cysoing. Si je m'intéresse plus
particulièrement à Templemars, c'est pour deux raisons. D'abord, la baronnie
de Cysoing jouissait d'une administration exemplaire, dont les archives ont
conservé des séries presque continues de documents administratifs s'étendant
de la seconde moitié du XIVe siècle à la Révolution française.
I .
Les moulins à guède
La
guède.
L'isatis tinctoria des botanistes, ressemble à la moutarde et
appartient, comme elle, à la famille des crucifères. C'est une plante herbacée
bisannuelle dont la tige se ramifie vers le haut pour porter à une hauteur de
0,50 à 1,20 m des panicules de fleurs jaunes. La guède est peu exigeante. Ces
conditions se rencontrent en Mélantois. Resserré entre l’argile du Ferrain
au nord et du Pévèle au sud, le Mélantois se présente comme un dôme crayeux
traversé par la Marque. En fait, la craie se rencontre du Ferrain à l'Amiénois,
mais par suite de soulèvements dans les couches, elle affleure en Mélantois,
en Artois et en Amiénois.
Cultivée dans le nord de la France
jusqu'au XVIIe siècle pour la teinture bleue qu'on extrayait de ses
feuilles, la guède a été délaissée progressivement avant de disparaître
presque complètement. Son abandon est dû non seulement à son caractère
agressif, envahissant, au point que
de nos jours elle est considérée comme une des mauvaises herbes les plus
difficiles à éradiquer, mais aussi et surtout à l'introduction de l'indigo,
plante exotique qui la remplaça avantageusement une fois que les communications
avec les pays tropicaux étaient devenues meilleur marché.
En évoquant
la guède, on pense plutôt au Languedoc, à la Thuringe, à la Toscane, à la
vallée de la Somme, un peu moins déjà à la Normandie, à la Rhénanie, à la
Hesbaye, au Namurois. On oublie le plus souvent le Sud de Lille. Pourtant, à
voir le nombre de moulins à guède qui y fonctionnaient, il faut croire que sa
production y était tout aussi importante et lucrative. La seule baronnie de
Cysoing, par exemple, possédait des moulins à guède à Templemars, Cysoing,
Baisieux, Tressin et Vendeville, ainsi que des barils (mesures) à guède à
Gondecourt, Templemars, Cysoing et Vendeville.
La
guède est semée de la mi-février à la fin juin. Un hectare de guède
produisait de 3,5 à 7 tonnes de guède manufacturée. Les feuilles, une fois récoltées,
étaient d'abord lavées dans ce que les comptes appellent le lavoir. Les
feuilles étaient ensuite étalées sur un pré pour y sécher et se flétrir légèrement
en se fanant, sans toutefois devenir fragiles, après quoi on les portait au
moulin où elles étaient déchiquetées. On échelonnait l'opération sur
plusieurs jours en mouillant à chaque fois les feuilles avec le suc qu'on avait
déjà recueilli et d’autres ingrédients. De cette succession de mouillages
et de malaxages résultait une première fermentation. La pâte ainsi obtenue,
on la disposait en tas pour la faire sécher jusqu'à ce qu'elle formât une
masse homogène et compacte. Lorsqu'on jugeait la pâte « à point »,
on en prélevait une double poignée qu'on roulait et pétrissait jusqu'à
obtenir tantôt des boules d'un diamètre de 6 à 15 cm, appelées coques dans
le Nord, cocagnes dans le Midi, tantôt des meules de mêmes dimensions
qualifiées de tourteaux. C'est d'ailleurs cette pâte de guède qui,
dans le Midi, a donné son nom à la matière tinctoriale et, par la suite, à
la plante : pâte < paste > pastel. En se basant sur
le fait que la culture du pastel engendra une grande prospérité dans le
Haut-Languedoc, d'aucuns ont même associé, un peu hâtivement peut-être, le
pays de Cocagne à la boule de guède. Les coques ou tourteaux de
guède étaient ensuite acheminés à la claie, une espèce de hangar
ajouré et bien ventilé, où ils séchaient pendant au moins une semaine, en général
bien plus longtemps. B. Ghienne parle même d'un séchage d'un à quatre
ans pour la meilleure guède.
À la fin du séchage, les boules
pouvaient être amenées au moulin pour y être réduites en poudre. Il faut
attendre la crise de la guède, vers la fin du XVIe siècle, pour que
les comptes de la baronnie de Cysoing mentionnent explicitement la guède en
poudre. Je suppose qu'auparavant l'on y commercialisait la guède en coques ou
en tourteaux. J'en trouve confirmation dans le fait que les tarifs de rétribution
du meunier ne donnent jamais que trois prix : le prix de la mouture pour
trois récoltes annuelles, celui pour deux récoltes, celui enfin pour une seule
récolte ; ils n'évoquent jamais le broyage des coques ou tourteaux.
Le
moulin à guède : un puzzle lexicologique La plupart des moulins à guède étaient des
moulins à traction animale. La France ne possède plus aucun moulin à guède
de ce genre, du moins aucun moulin d’origine. Peu soucieux du patrimoine
industriel, les siècles précédents les ont tous laissés dépérir. Nous
pouvons encore nous en faire une idée dans certains musées, tel le musée en
plein air au pied du château de Cyriaksburg (Erfurt, Allemagne), l’Erfurter
Garten- und Ausstellungs GmbH (EGA) : le moulin à guède
qu’on y a reconstruit est toujours à même de moudre. Vu la carence des données,
ma reconstruction sera parfois hypothétique. Elle a l’avantage de se baser
sur des documents d'archives. Mais – faut-il le préciser ? – ces documents
sont des pièces comptables et non pas des textes techniques.
Il était bien modeste, le moulin à guède
de nos régions. Bien simple aussi : pas le moindre bâtiment pour
l'abriter, pas le moindre engrenage. Il se composait essentiellement d'un
plancher sur lequel les feuilles étaient broyées et coupées au moyen d'un
cylindre en bois tracté par un cheval. Les couteaux étaient de solides
lattes de bois transversales chevillées sur le pourtour actif du cylindre.
La construction du moulin
débutait par la mise en place du poteau (estaque) qui devait servir
d'axe à la queue. En 1560 le poteau du moulin de Cysoing avait une longueur de
22 pieds et une section de 12 x 12 pouces, ce qui correspond à 6,5 m et 0,32 x
0,32 m. Afin que ce poteau ne s'enfonce pas dans le sol et qu'il soit
parfaitement d'aplomb, on le posait sur une croisure composée de deux soles
et de quatre liens obliques. Chacune des deux pièces de bois disposées en
croix, qui constituaient la base de la croisure, avait une longueur de 14 pieds
(4,16 m), une largeur de 10 pouces (0,27 m) et une épaisseur de 6 pouces (0,16
m)
Le tout était enterré,
comme cela se faisait pour le socle des moulins à vent les plus anciens. À
l'instar de la partie inférieure du pivot enterré du moulin à vent en bois,
la base du poteau central, de section carrée, était protégée contre la
vermine et la pourriture par quatre flaches (flacques) :
La queue est une pièce de bois d'orme
bien droite de 28 à 30 pieds (8,32 à 8,91 m) de long. Elle sert non seulement
d'élément tracteur, elle porte aussi le broyeur vertical, gros tambour
cylindrique ou légèrement conique dont les deux parois latérales sont reliées
par des couteaux en bois. Au cas où la queue aurait été parfaitement
horizontale, un broyeur cylindrique aurait fait l'affaire ; sinon, une forme légèrement
conique eût été indispensable. Un tel broyeur conique s’utilisait encore au
siècle dernier en Angleterre, par exemple à Parson Drove En tout cas, et
contrairement à ce que nous voyons sur la photo de Parson Drove, les moulins
flamands de la fin du moyen âge n'avaient qu'une seule queue et par conséquent
un seul broyeur, qui se composait essentiellement d'un moyeu (noyel) et
de deux jantes reliées par les couteaux. Ce broyeur cylindrique à couteaux,
les scribes de l'époque ne le qualifient jamais de « meule ». Pour
eux, c'est simplement une roue, mais conscients de sa spécificité, ils
se
Comme le broyeur est entièrement rénové
en 1491 et que cette année-là les scieurs débitent 28 couteaux, il se
pourrait que nous ayons là le nombre approximatif de couteaux par broyeur. Ce
nombre de 28 couteaux, nous le retrouvons d'ailleurs en 1501, où ils servent à
recouteler tout noef le moulin à guède de Templemars.
Le broyeur tourne librement sur la
queue, mais son déplacement latéral est empêché par un ou plusieurs fers
d'essieu. Les comptes ne nous livrent guère de précisions à ce sujet.
La grande différence par rapport à la
plupart des moulins à traction animale de nos régions, c'est la fonction de
l'arbre vertical central : ce n’est pas un arbre tournant, mais un poteau
planté dans le sol – une estaque – autour duquel tournait l'extrémité
intérieure de la queue. Et c'est ici que les éclaircissements de la part du
vocabulaire font défaut. Les descriptions de cette articulation comportent un
certain nombre de mots nouveaux, que je soumets, tels quels, à la sagacité de
nos lecteurs : frein, bride, tesiere et winais ;
plommach, queneule et poupee. Toute hypothèse à leur
sujet est la bienvenue, même si elle contredit les suppositions des paragraphes
qui suivent.
Reste à savoir comment l'ensemble
tournait autour du poteau central. Quel dommage que les comptes soient tellement
avares de détails à ce sujet, alors que c’est la partie du moulin qui diffère
le plus des moulins-manèges flamands à arbre moteur vertical.