Bas-Rhin – Particularités des moulins hydrauliques de l’Alsace Bossue
Le corpus des moulins
d'Alsace Bossue est caractérisé par un processus de concentration limité et
un développement technique tardif en raison de l'éloignement des grands
centres urbains et des voies de circulation majeures. De cet état de fait découlent
les spécificités mises en évidence : une mécanisation lente, une
architecture spécifique qui ne s'affirme véritablement qu'au XXe siècle et un
attachement jamais démenti à l'énergie hydraulique jusqu'à une période très
récente. Cet enclavement relatif et l'orientation majoritairement agricole de
ce territoire expliquent aussi le maintien en activité et ce jusqu'à nos
jours, de moulins ruraux sur ces terres situées aux confins de l'Alsace.
Située au
nord-ouest du département du Bas-Rhin, l'Alsace Bossue apparaît comme une
enclave alsacienne en terre lorraine. Ce territoire à vocation essentiellement
rurale, bénéficie d'un réseau hydrographique dense qui a favorisé l'établissement
de moulins hydrauliques dès le XIe siècle. Ce corpus a fait l'objet d'une enquête
thématique qui a permis de
localiser 37 unités productives à l'échelle des deux cantons inventoriés
(Sarre-Union et Drulingen). Celles-ci présentent des particularités marquées
qui découlent de la nature du territoire et de son long enclavement.
Une concentration inéluctable mais
tardive
A la fin du XIXe siècle,
le domaine de la meunerie est marqué par un contexte de concentration et de
concurrence exacerbée. Les phases successives de mécanisation donnent
naissance aux minoteries. Les moulins ruraux, pratiquant la mouture à façon,
ne peuvent s’adapter et disparaissent inexorablement. Ce constat est dressé
par l’ensemble des observateurs régionaux. Charles Grad relève ainsi, en
1879, que “ les moulins de l’ancien système (sont) fatalement condamnés
à disparaître, ils ne servent guère plus qu’à fabriquer la farine de ménage
des cultivateurs ”. L’Alsace Bossue n’échappe pas à cette évolution
même si le processus est plus tardif et plus nuancé qu’aux abords des
grandes agglomérations comme Strasbourg. L’éloignement de ces zones urbaines
où se concentrent désormais les grandes minoteries, affranchies des
contraintes de l’énergie hydraulique et à proximité des grandes voies de
circulation, préserve un marché local et offre un certain répit à ces
moulins. L’évolution est toutefois inéluctable. Les établissements décidés
à survivre sont contraints de s’équiper de broyeurs à cylindres pour accroître
leur rendement et délivrer une farine plus blanche et d’un plus grand degré
de finesse. Pour les autres, le déclin est amorcé. Ils disparaissent en grand
nombre au cours de la dernière décennie du XIXe siècle. Les moulins d’Altwiller et de Bettwiller (Aumuehle) suspendent leur activité en
1894. Le moulin de Keskastel est reconverti en centrale hydroélectrique en
1901. Valentin Pelsy observe aussi, en 1896, une “ forte diminution du
nombre de nos moulins actifs ”. Au plan local, le processus de
concentration donnant naissance à des établissements de grande ampleur est
circonscrit aux sites de Wolfskirchen et de Drulingen. De petits moulins ruraux
qu'ils étaient, ils se développent et se modernisent jusqu’à acquérir une
dimension industrielle. Produisant en grande quantité, ils exportent leur
farine au moyen de camions sur un marché qui excède les limites cantonales ;
ils se caractérisent aussi par un accroissement progressif de leur espace
productif et la mise en œuvre des innovations qui ponctuent l’histoire de la
meunerie.
En 1938, l’Alsace
Bossue ne compte plus que 15 moulins en activité, dont ceux de Wolfskirchen et
de Drulingen. En moins de soixante ans, le territoire a perdu près des deux
tiers de ses établissements. Ne subsistent que ceux qui ont su s’adapter et
adopter les nouveaux procédés de mouture. Les autres connaissent des destins
divers. Si certains changent d’affectation industrielle, ce phénomène est
cependant moins marqué que dans d’autres régions en raison de son caractère
tardif. Lorsque les moulins d’Alsace Bossue cèdent le pas, à la charnière
des XIXe et XXe siècles, l’industrie appuie son développement sur l’énergie
thermique. Dans les vallées vosgiennes, en revanche, l’installation
d’usines textiles au cours de la première moitié du XIXe siècle est
conditionnée par la présence d’un cours d’eau : nombreux sont alors
les anciens moulins réinvestis par l’industrie cotonnière.
Conclusion
La particularité des
moulins d'Alsace Bossue, au plan régional, réside dans le relatif retard de développement
technique qui a marqué leur histoire. Il en est résulté une permanence plus
marquée qu'ailleurs des mécanismes ancestraux et d'une architecture sans
grande spécificité. Par la suite, la mécanisation des chaînes de fabrication
a été progressive, ce qui explique l'association, au sein d'un même établissement,
de machines d'époques différentes. Deux de ces moulins, encore en activité,
constituent de la sorte un formidable support pédagogique pour appréhender les
innovations techniques qui ont scandé l'histoire de la meunerie et pour saisir
la complexité du processus d'élaboration de la farine.