Bas-Rhin – Particularités des moulins hydrauliques de l’Alsace Bossue

  Article de 6 pages avec photos, par Frank Schwarz, chercheur. Chargé d'études pour le patrimoine industriel auprès du Service chargé de l'inventaire général du patrimoine culturel, Région Alsace. Courriel :  frank.schwarz@region-alsace.eu

Le corpus des moulins d'Alsace Bossue est caractérisé par un processus de concentration limité et un développement technique tardif en raison de l'éloignement des grands centres urbains et des voies de circulation majeures. De cet état de fait découlent les spécificités mises en évidence : une mécanisation lente, une architecture spécifique qui ne s'affirme véritablement qu'au XXe siècle et un attachement jamais démenti à l'énergie hydraulique jusqu'à une période très récente. Cet enclavement relatif et l'orientation majoritairement agricole de ce territoire expliquent aussi le maintien en activité et ce jusqu'à nos jours, de moulins ruraux sur ces terres situées aux confins de l'Alsace.

 Située au nord-ouest du département du Bas-Rhin, l'Alsace Bossue apparaît comme une enclave alsacienne en terre lorraine. Ce territoire à vocation essentiellement rurale, bénéficie d'un réseau hydrographique dense qui a favorisé l'établissement de moulins hydrauliques dès le XIe siècle. Ce corpus a fait l'objet d'une enquête thématique  qui a permis de localiser 37 unités productives à l'échelle des deux cantons inventoriés (Sarre-Union et Drulingen). Celles-ci présentent des particularités marquées qui découlent de la nature du territoire et de son long enclavement.

Une concentration inéluctable mais tardive

A la fin du XIXe siècle, le domaine de la meunerie est marqué par un contexte de concentration et de concurrence exacerbée. Les phases successives de mécanisation donnent naissance aux minoteries. Les moulins ruraux, pratiquant la mouture à façon, ne peuvent s’adapter et disparaissent inexorablement. Ce constat est dressé par l’ensemble des observateurs régionaux. Charles Grad relève ainsi, en 1879, que “ les moulins de l’ancien système (sont) fatalement condamnés à disparaître, ils ne servent guère plus qu’à fabriquer la farine de ménage des cultivateurs ”. L’Alsace Bossue n’échappe pas à cette évolution même si le processus est plus tardif et plus nuancé qu’aux abords des grandes agglomérations comme Strasbourg. L’éloignement de ces zones urbaines où se concentrent désormais les grandes minoteries, affranchies des contraintes de l’énergie hydraulique et à proximité des grandes voies de circulation, préserve un marché local et offre un certain répit à ces moulins. L’évolution est toutefois inéluctable. Les établissements décidés à survivre sont contraints de s’équiper de broyeurs à cylindres pour accroître leur rendement et délivrer une farine plus blanche et d’un plus grand degré de finesse. Pour les autres, le déclin est amorcé. Ils disparaissent en grand nombre au cours de la dernière décennie du XIXe siècle. Les moulins d’Altwiller  et de Bettwiller (Aumuehle) suspendent leur activité en 1894. Le moulin de Keskastel est reconverti en centrale hydroélectrique en 1901. Valentin Pelsy observe aussi, en 1896, une “ forte diminution du nombre de nos moulins actifs ”. Au plan local, le processus de concentration donnant naissance à des établissements de grande ampleur est circonscrit aux sites de Wolfskirchen et de Drulingen. De petits moulins ruraux qu'ils étaient, ils se développent et se modernisent jusqu’à acquérir une dimension industrielle. Produisant en grande quantité, ils exportent leur farine au moyen de camions sur un marché qui excède les limites cantonales ; ils se caractérisent aussi par un accroissement progressif de leur espace productif et la mise en œuvre des innovations qui ponctuent l’histoire de la meunerie.

En 1938, l’Alsace Bossue ne compte plus que 15 moulins en activité, dont ceux de Wolfskirchen et de Drulingen. En moins de soixante ans, le territoire a perdu près des deux tiers de ses établissements. Ne subsistent que ceux qui ont su s’adapter et adopter les nouveaux procédés de mouture. Les autres connaissent des destins divers. Si certains changent d’affectation industrielle, ce phénomène est cependant moins marqué que dans d’autres régions en raison de son caractère tardif. Lorsque les moulins d’Alsace Bossue cèdent le pas, à la charnière des XIXe et XXe siècles, l’industrie appuie son développement sur l’énergie thermique. Dans les vallées vosgiennes, en revanche, l’installation d’usines textiles au cours de la première moitié du XIXe siècle est conditionnée par la présence d’un cours d’eau : nombreux sont alors les anciens moulins réinvestis par l’industrie cotonnière.

Conclusion

La particularité des moulins d'Alsace Bossue, au plan régional, réside dans le relatif retard de développement technique qui a marqué leur histoire. Il en est résulté une permanence plus marquée qu'ailleurs des mécanismes ancestraux et d'une architecture sans grande spécificité. Par la suite, la mécanisation des chaînes de fabrication a été progressive, ce qui explique l'association, au sein d'un même établissement, de machines d'époques différentes. Deux de ces moulins, encore en activité, constituent de la sorte un formidable support pédagogique pour appréhender les innovations techniques qui ont scandé l'histoire de la meunerie et pour saisir la complexité du processus d'élaboration de la farine.

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